Jackie avance à grands pas, Lou court après lui. Les paroles de Jackie résonnent dans sa tête, mais, elle se demande pourquoi, elle ne sent plus d’angoisse.
Jackie marche, Lou le regarde, Le visage de Jackie lui semble se détacher sur de l’air, sur du vide. La force apparaît, incroyable, tendue, mais on voit aussi quelque chose de passif, de dense, comme dans la fatigue, une passivité vivante qui rapproche des choses.
Lou regarde Jackie. Son visage change, se durcit , et Lou se sent émue d’une émotion qu’elle reconnaît. C’est le visage d’un homme, l’idée traverse Lou, lorsqu’il désire, au moment où le désir le prend, lorsque sa force à lui, sa force d’homme, croise une force plus vaste, qui vient de plus loin. Et la femme qui le voit, ou qui l’imagine, est émue d’une émotion particulière, qui la saisit un instant, et qui introduit peut-être, son désir à elle.
Jackie regarde Lou. Il ne dit rien, il continue de marcher, mais
Lou sent qu’il s’apaise.
Il s’arrête brusquement.
Il ne dit rien pendant un temps. Après :
- J’ai vu une fois une maison qu’un homme avait construite avec des morceaux de verre, de vaisselle cassée, des débris jetés, des déchets. Il avait passé sa vie à la construire, c’était impressionnant, toute sa vie une maison entière en mosaïque, les murs, les chaises, le lit, il y avait même une machine à coudre pour sa femme, tout était recouvert avec les morceaux qu’il avait trouvés, rassemblés. Il racontait qu’il avait vu cette maison en rêve. Pour lui, c’était un lieu où il pourrait vivre.
Dans ses mosaïques, maintenant Jackie a un ton rêveur, on voit le ciel, et des paysages des femmes, des couleurs. On voit les mers et les continents. On voit le monde.
Jackie se tait pendant un moment, long. Le silence reste léger, élastique.
- Il disait aussi, Jackie continue, que cette maison et lui-même étaient pareils, lui aussi était fait de morceaux, de débris, il avait été jeté. Jackie se penche et prend par terre une poignée de cailloux, il laisse les cailloux dans sa main ouverte.
Il avait voulu ramasser ces débris, ces morceaux, dit Jackie, les ramasser, les garder, et en faire autre chose.
Un lieu où il pourrait demeurer.
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Leslie KAPLAN, Le silence du diable, P.O.L.,1989, p.64-65
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